Plainte à propos de deux reportages du Téléjournal 18 h du 13 avril et du 4 mai 2015

Mise à jour (10 juin 2015):

Le 8 mai 2015, j’ai envoyé une plainte à l’Ombudsman de Radio-Canada au sujet de deux reportages du Téléjournal 18 h. Soixante-treize personnes ont signé la plainte. L’Ombudsman avait 20 jours ouvrables pour répondre à la plainte.

J’ai reçu une réponse le 4 juin dernier. Elle est signé par la Chef relations citoyennes et diversité du Service de l’Information de Radio-Canada. Vous pouvez télécharger une copie de cette réponse en format WORD.

Dès la réception de la réponse, j’ai jeté un coup d’oeil rapide et ai lu le paragraphe suivant:

Vous déplorez aussi ce commentaire que vous jugez discriminatoire « En tout cas, si un jour le restaurant ferme, il va y avoir plus de place pour passer, mais il y aura plus de terrasses pour personne, ni pour vous, ni pour nous là. » Cette conclusion, que certains ont jugée maladroite, ne se voulait nullement partiale ou accusatrice. À la fin, M. Roy a d’ailleurs rassuré le plaignant à cet égard. Mais dans un échange spontané, en direct, il peut arriver que les mots choisis pour exprimer une idée ne soient pas toujours des plus heureux. L’animateur souhaitait simplement rappeler les effets potentiels d’une règlementation qui fait fi des particularismes.

J’ai alors levé les yeux au ciel et fermé le courriel. Je n’avais pas le courage de le lire au complet.  Cinq jours plus tard, j’ai enfin trouvé la force de lire la réponse de Radio-Canada.

Je ne peux que constater que la Société d’État ne comprend pas la discrimination fondée sur le handicap. Elle ose même se défendre en prétendant que Patrice Roy a simplement voulu traiter M. Morissette comme tout le monde.

Vous auriez apprécié que Patrice Roy fasse preuve de plus de sympathie et de compréhension des obstacles auxquels les personnes handicapées sont confrontées quotidiennement. Est-ce à dire que l’animateur devrait manifester moins de ténacité dans sa quête de réponse lorsqu’il fait face à un interlocuteur handicapé?

Bref.

Radio-Canada m’invite (nous invite) à contacter de nouveau l’Ombudsman en cas d’insatisfaction au sujet de la réponse.

Je compte évidemment contacter l’Ombudsman de nouveau. La Chef relations citoyennes et diversité du Service de l’Information de Radio-Canada estime que les deux reportages visés sont conformes aux pratiques journalistiques de Radio-Canada. C’est inquiétant. C’est aussi le reflet d’une société qui ne comprend toujours pas ce qu’est la discrimination fondée sur le handicap.

Votre aide et vos idées pour la rédaction de cette deuxième plainte (ouf!) sont plus que bienvenues. J’espère également que les organismes de défense des droits des personnes handicapées vont appuyer cette démarche. Votre appui est essentiel.

Merci!

Laurence

Voici notre plainte initiale:

SOUS TOUTES RÉSERVES

Montréal, le jeudi 7 mai 2015

Monsieur Pierre Tourangeau

Ombudsman

Radio-Canada

Bureau de l’Ombudsman

C.P. 6000

Montréal (Québec) H3C 3A8

Objet : Plainte à propos de deux reportages du Téléjournal 18 h du 13 avril et du 4 mai 2015

Monsieur l’Ombudsman,

La présente lettre vise principalement à dénoncer les propos tenus par M. Patrice Roy, journaliste et animateur du Téléjournal 18 h dans le cadre de deux reportages portant sur les terrasses estivales à Montréal. J’estime que les propos tenus dans ces reportages cultivent et entretiennent des préjugés à l’égard des personnes handicapées, ce qui contrevient à mon avis à l’article 1.1.2 de la Politique des programmes de Radio-Canada, ainsi qu’aux droits et responsabilités de la presse énoncés par le Conseil de Presse.

Alors que l’été est enfin à nos portes, des nouvelles réglementations relativement à l’installation de terrasses sur le domaine public sont entrées en vigueur dans divers arrondissements de Montréal. Les terrasses en contigu avec la façade des commerces ne sont plus permises afin de ne pas obstruer la voie piétonne. Dorénavant, les terrasses doivent être installées à l’extérieur du trottoir, ce qui signifie que, souvent, une terrasse en bois devra être construite et des espaces de stationnement devront être louées pour l’installer. En d’autres mots, les nouvelles règles redonnent le trottoir aux gens y circulant et forcent les restaurateurs à réaménager leurs installations qui étaient jusqu’à maintenant sur des espaces appartenant à la collectivité.

Sans être férue en normes techniques d’aménagement, je connais assez bien le dossier de l’accessibilité des terrasses, car j’ai été impliquée dans celui-ci pendant quatre ans. Si Montréal a aujourd’hui de nombreuses terrasses accessibles en fauteuil roulant, ainsi qu’un espace piéton sur le trottoir assurant une circulation sans obstacles, c’est en grande partie grâce au travail acharné d’un groupe bénévole d’activistes handicapées, le Regroupement des activistes pour l’inclusion au Québec (RAPLIQ). Parce que oui, le nombre de terrasses inaccessibles augmentait chaque année, et ce, sans raison valable. Les petites marches inutiles n’appartiennent pas seulement à un lointain passé. Les personnes handicapées au Québec doivent encore se battre pour que les nouvelles installations ouvertes au public soient accessibles.

Au cours des deux dernières semaines, deux commerces ont contacté les médias en s’indignant d’avoir perdu le droit d’installer leur terrasse sur le trottoir. Le Téléjournal de 18 h de Radio-Canada a présenté deux reportages à ce sujet : le 13 avril 2015 (journaliste : Anne-Louise Despatie) et le 4 mai 2015 (journaliste : François Cormier). Ce dernier reportage fut suivi d’une entrevue de Patrice Roy avec Laurent Morissette, vice-président du RAPLIQ.

Reportage du 13 avril 2015

Tout d’abord, le reportage d’Anne-Marie Despatie omet de présenter les deux côtés de l’enjeu de l’accessibilité des terrasses, soit celui des personnes handicapées et celui des commerçants.  Les seules personnes interviewées étaient des commerçants. Cette absence du point de vue des personnes handicapées sur l’accessibilité est grave considérant que la nouvelle réglementation relative à l’accessibilité a vu le jour suite à des revendications de groupes de personnes handicapées basées sur le droit à l’égalité. De plus, la journaliste s’est permis de conclure en posant la question suivante : « Les tracasseries liées à leurs terrasses en valent-elles encore la peine? » Madame Despatie estime que les normes d’accessibilité sont des tracasseries et répond à cette question en disant : « En tous cas, ceux qui en profitent n’ont pas de doute. » En plus d’être fausse, cette généralisation de l’avis des consommateurs laisse croire que seules des personnes non handicapées fréquentent les terrasses et que celles-ci sont complètement désintéressées par l’accessibilité.

 Suite au reportage de Madame Despatie, M. Roy commente sur un ton exaspéré : « C’est pas comme si on avait des terrasses six mois, huit mois, neuf mois par année. Pendant l’été, il faut les laisser en paix, quoi! » Cette remarque de Monsieur Roy nous donne un aperçu de l’influence sur l’opinion publique que peut avoir un reportage qui ne tient pas compte de l’opinion des personnes handicapées. Si Monsieur Roy se permet une telle analyse de la situation, nous pouvons facilement craindre que l’auditoire a également pensé que la nouvelle réglementation pour l’accessibilité était exagérée.

Reportage du 4 mai 2015

Monsieur Roy a d’abord annoncé le reportage sur Twitter en écrivant : « Une des plus vieilles terrasses à Montréal, celle de Chez Alexandre devra fermer en raison d’un régl. municipal. » Après l’émission, il a tweeté le lien vers le reportage en écrivant : « Chez Alexandre perd sa terrasse en raison d’un régl. municipal. » Il est bien entendu périlleux de bien décrire une situation en 140 caractères. Toutefois, ces deux tweets valent la peine d’être mentionnés, car ils donnent un aperçu de la position de Monsieur Roy qu’il a clairement exprimé dans l’entrevue avec M. Laurent Morissette du RAPLIQ.

Tout d’abord, des éléments importants de l’histoire ont été mis de côté. Monsieur Roy a fait la première erreur de présenter la nouvelle comme une fermeture et une perte. Il est vrai que la terrasse de Chez Alexandre aménagée en contigu de l’édifice doit être démantelée. Toutefois, la terrasse aurait pu être réaménagée en contre-terrasse comme l’ont fait des dizaines de restaurateurs à Montréal. C’est notamment ce qui a été fait à la boulangerie de Froment et de Sève sur la rue Beaubien qui avait été confronté au même problème il y a deux semaines. Cet élément majeur de cette histoire n’est mentionné ni dans le reportage de Monsieur Cormier, ni dans les interventions de Monsieur Roy. Monsieur Creton, propriétaire de Chez Alexandre, refuse d’installer sa terrasse en contre-terrasse pour deux raisons : il voulait conserver le style parisien de sa terrasse et il argue qu’installer une terrasse de l’autre côté du trottoir serait plus dangereux. Dans La Presse, il affirme que « La rue Peel est la plus achalandée du centre-ville sur l’axe nord-sud, c’est une autoroute de piétons ». Il ajoute que « C’est dangereux pour mes serveuses de traverser le trottoir, elles risquent de se faire foncer dedans et de renverser leur plateau. Si la terrasse était dans la rue, je doublerais ma capacité, mais je ne suis pas intéressé, c’est hyper dangereux pour les passants et pour les handicapés. » Fait intéressant, l’argument de la sécurité et de l’accessibilité du trottoir lorsque la terrasse est aménagée en contigu est rejeté du revers de la main par Messieurs Creton et Roy, alors que ce même argument est suffisant pour justifier le refus de Monsieur Creton d’installer une contre-terrasse. N’y a-t-il pas matière ici à remettre en question la facilité avec laquelle tous les piétons peuvent circuler devant Chez Alexandre pendant la période estivale? Comment des journalistes expérimentés ont-ils pu négliger cet élément si important de l’histoire? Par ailleurs, la question de l’inaccessibilité du restaurant n’a pas été abordée. C’est pourtant un point d’intérêt que Monsieur Morissette a dû soulever lui-même. Cet établissement réputé existe depuis des décennies et n’est toujours pas accessible aux personnes handicapées, et ce, peu importe la saison.

Ensuite, l’entrevue de Monsieur Roy était tendancieuse. Le segment du Téléjournal 18 h sur la terrasse de Chez Alexandre était intitulé : « Terrasses: Est-ce vraiment dangereux? » Un tel titre laisse évidemment planer un doute quant à la nécessité des mesures d’accessibilité. Malgré tout, elle ouvre la porte à une discussion sur la dangerosité de terrasses sur le trottoir avec M. Laurent Morissette, vice-président du RAPLIQ, qui est lui-même une personne handicapée se déplaçant en fauteuil roulant motorisé. Malheureusement ce n’est pas ce qui s’est produit.

Monsieur Roy a ouvert son long plaidoyer contre la réglementation empêchant Monsieur Creton de garder sa terrasse en contigu en disant que la terrasse vieille de 38 ans devait fermer, car il y avait eu une plainte. « La seule plainte d’ailleurs depuis années », précise-t-il. Monsieur Morissette explique que la réglementation vise à faire respecter les droits des personnes handicapées, notamment ceux des personnes ayant un handicap visuel qui ont besoin d’un passage le plus droit possible pour s’orienter. L’ajout d’une terrasse en contigu d’un édifice est un obstacle majeur pour ces personnes puisqu’elles perdent tous leurs repères et doivent zigzaguer dans un environnement inconnu et changeant. Monsieur Roy réplique en disant que « personne ne remet en question vos droits Monsieur Morissette » tout en continuant de minimiser les problèmes d’accès au trottoir énoncés par Monsieur Morissette.

Par la suite, Monsieur Roy pose la question suivante à Monsieur Morissette : « Est-ce qu’on peut imaginer le centre-ville ou le quartier avec à la fois des lieux qui soient tout à fait acceptables pour vous pis en même temps qu’on laisse le commerce et les gens aller prendre une bière sur une terrasse s’ils peuvent là. » Les propos de Monsieur Roy suggèrent que la réglementation actuelle brime le loisir des gens à aller prendre une bière sur une terrasse.  De plus, il ridiculise le concept d’accessibilité en disant « des lieux qui soient tout à fait acceptables pour vous ». Mais qu’est-ce que cela veut dire? Il ne s’agit pas de créer des lieux acceptables pour certains individus handicapés. Il s’agit de respecter des normes d’accessibilité reconnues.

Pendant l’entrevue, Monsieur Roy souligne à quelques reprises qu’une seule plainte avait été déposée. « Vous êtes le seul à avoir porter plainte contre la terrasse Chez Alexandre? » Cette question n’avait pas un but d’information, mais était plutôt rhétorique. Il est inapproprié de laisser entendre que le problème n’est pas sérieux puisqu’une seule plainte a été logée. Si Monsieur Roy estime que le problème n’est pas sérieux, il aurait dû faire une recherche mieux approfondie pour soutenir son opinion. Le niveau d’acceptabilité d’une discrimination ne dépend pas du nombre de plaintes logées. Qui plus est, le ton accusateur de Monsieur Roy donne l’impression qu’il essaie de faire en sorte que Monsieur Morissette se sente mal d’avoir simplement revendiqué ses droits.

Puis, Monsieur Roy a affirmé : « On a fait régulièrement des reportages Monsieur Morissette. Mais en même temps, la STM a de la difficulté à vous donner des métros accessibles et là on s’en prend à un petit commerce avec une terrasse de quelques pieds c’est pas une disproportion là? » Monsieur Roy affirme que la victime de cette histoire est Monsieur Creton, propriétaire de Chez Alexandre. Les quelques individus handicapés qui se plaignent pour « quelques pieds » se retrouvent maintenant au banc des accusés. Ces accusations relèvent d’un manque flagrant de rigueur journalistique. Monsieur Roy doit être d’autant plus prudent de par le fait que les personnes handicapées sont parmi les personnes les plus discriminées au Québec et au Canada. Cette réalité est bien documentée. De plus, la question de Monsieur Roy illustre encore sa grande incompréhension des concepts d’accessibilité et de droits. Les personnes handicapées ne veulent pas « se faire donner des métros accessibles ».

La conclusion de l’entrevue est particulièrement troublante et inacceptable. Monsieur Roy termine l’entrevue avec Monsieur Morissette en affirmant avec un petit rire teinté d’exaspération : « En tous cas, si un jour le restaurant ferme, il va avoir plus de place pour passer, mais il n’y aura plus de terrasses pour personne, ni pour vous ni pour nous là. » Premièrement, en évoquant un scénario catastrophe, M. Roy fait fi des concepts de droits et d’accommodement raisonnable tirés de la Charte des droits et libertés de la personne. Pourtant, il devrait maîtriser ces concepts. Contrairement à ce que laisse croire Monsieur Roy, les droits des personnes handicapées n’ont pas préséance sur les droits des commerçants. Les personnes handicapées ne peuvent pas causer la fermeture d’un restaurant.

De plus, les propos de Monsieur Roy blâment les personnes handicapées d’une situation qui ne pourrait pas se produire. Il fait une distinction entre « vous », c’est-à-dire Monsieur Morissette et/ou les personnes handicapées et « nous », c’est-à-dire la population non handicapée dont Monsieur Roy se fait le porte-parole.

Les propos de M. Roy méritent d’être analysés, puisqu’il ne s’agit pas de la première fois qu’il tient un tel discours encourageant la stigmatisation des personnes handicapées. Kéroul, un organisme faisant la promotion du tourisme accessible, avait fait parvenir une lettre à Monsieur Roy après la diffusion du reportage du 13 avril dernier. Dans cette lettre, Kéroul avait écrit que les propos de Monsieur Roy étaient tout à fait déplacés et inappropriés et expliquait que le règlement pour l’accessibilité des terrasses était une question de droits. Monsieur Roy ne peut pas plaider l’innocence.

Monsieur Roy s’est défendu sur Twitter en affirmant n’avoir fait que son travail de journaliste en posant des questions. Monsieur Roy n’a pas fait son travail selon les normes journalistiques. Il a fait des commentaires démagogiques dignes des radio-poubelles.

Le code de déontologie de la Fédération professionnelle des journalistes prévoit que les journalistes doivent être sensibles à la portée de leurs reportages. « Ils doivent éviter les généralisations qui accablent des groupes minoritaires, les propos incendiaires, les allusions non pertinentes à des caractéristiques individuelles, les préjugés et les angles de couverture systématiquement défavorables qui pourraient attiser la discrimination. Ils seront particulièrement attentifs à ce qui pourrait provoquer des réactions racistes, sexistes, homophobes, etc. » Les propos de M. Roy, ainsi que l’angle de couverture choisi, étaient défavorables aux personnes handicapées et ont contribué à attiser la discrimination à leur égard. Ce reportage a entraîné un lot de propos négatifs et blessants de la part d’auditeurs de Radio-Canada sur les médias sociaux.

Monsieur Roy et Radio-Canada se doivent de réagir rapidement pour corriger le tir. Tel qu’indiqué par le Conseil de Presse du Québec, « les rétractations et les rectifications devraient être faites de façon à remédier pleinement et avec diligence au tort causé. Les médias n’ont aucune excuse pour se soustraire à l’obligation de réparer leurs erreurs, que les victimes l’exigent ou non, et ils doivent consacrer aux rétractations et aux rectifications qu’ils publient ou diffusent une forme, un espace, et une importance de nature à permettre au public de faire la part des choses ».

Je vous remercie de donner suite à cette lettre le plus rapidement possible. Veuillez accepter, Monsieur l’Ombudsman, mes salutations les plus distinguées

Laurence Parent

Doctorante en Humanities, Université Concordia

Activiste pour les droits des personnes handicapées

Les personnes suivantes appuient la présente plainte et demandent à Radio-Canada de remédier pleinement et avec diligence au tort causé:

Carole Auclair, Louise Bastien, Martin Beauregard, Mélanie Bénard, Geneviève Bibeau, Marie-Josée Blais, Marjolaine Blais, Valérie Blais, Bonnie Brayton, Kéven Breton, Julie Brunet, Carole Cartier, Owen Chapman, Marianne Chbat, François Cherrier, Pierre-Yves Comtois, Marielle Cormier, Mimi Cummins, Isabelle Desbiens, Damien Dubé, Christian Généreux, Colette Gladu, Yves Daoust, Jeanne Dorais, Françoise Dorais, Caroline Dupont, Peggy Faye, Maria Fernanda Arentsen, Luc Fortin, Marilène Galarneau, Catherine Gascon-David, Julien Gascon-Samson, Linda Gauthier, Maude Gauthier, Stéphanie Gélinas, Line Grenier, Myriam Héroux, Deborah Kennard, Annie Lamoureux, Steven Laperrière, Véro Leduc, Yves-Marie Lefebvre, Pierre Lemay, Daniel Lepage, Abby Lippman, Marie-Eve Martin, Lyne Ménard, Yves Mercier, Nicolas Messier, Julie Michaud, Sylvain Michaud, Marie-Claude Morin, Laurent Morrissette, Yolanda Munoz, Pierre Nadeau, Brigitte Nadon, Andrée-Anne Parent, Normand Parent, Robert Parent, Michel Pépin, Yves Plourde, Pierre Richard, Pascale Rousseau, André Rouleau, Joëlle Rouleau, Catherine Roy, Anabelle Segovia, Mathieu Séguin, Keiko Shikako-Thomas, Kim Sawchuk, Sophie Simoneau, Ben Spencer, Nicolas Steenhout, Elina Timsit, Amélie Tremblay, Geneviève Trudel, Geneviève Vanier, Marie-Eve Veilleux, Annie Verret, Jacqueline Wallace

Journée internationale des personnes handicapées : nous n’avons pas le cœur à la fête

En 1992, l’ONU a déclaré que le 3 décembre serait la journée internationale des personnes handicapées. Cette journée vise à mettre en lumière les problématiques vécues par les personnes handicapées et mobiliser la société pour qu’ensemble, nous puissions éliminer la discrimination fondée sur le handicap à l’aide d’actions concrètes.

Nous sommes deux femmes handicapées. Nous sommes nées au Québec après l’ajout du handicap à la Charte des droits et libertés du Québec et l’adoption de la Loi assurant l’exercice des droits des personnes handicapées en vue de leur intégration scolaire, professionnelle et sociale, en 1978. Plusieurs années après ces moments historiques qui avaient pour but d’éliminer les obstacles pour les personnes handicapées, avons-nous le cœur à la fête aujourd’hui? Pas vraiment. Être une personne handicapée, au Québec, en 2014, signifie être davantage exposée à l’exclusion et à la pauvreté. En voici quelques exemples.

Le 1er décembre dernier, l’Agence métropolitaine de transport inaugurait sa toute nouvelle ligne de train reliant Mascouche à la gare centrale de Montréal. Des treize gares composant le circuit, seulement trois sont accessibles aux personnes utilisant un fauteuil roulant. Apparemment, toutes les gares deviendront accessibles. Quand? Nous n’en avons aucune idée; l’AMT n’a pas cru bon d’informer les usagers. En 2014, il est encore possible, au Québec, de construire de nouvelles installations inaccessibles.

La semaine dernière, la Confédération des organismes de personnes handicapées du Québec a annoncé que le gouvernement avait rejeté la proposition d’inclure de nouvelles exigences d’adaptabilité pour l’intérieur des habitations au Code de construction. Cela s’ajoute aux récentes incertitudes quant au financement du programme provincial d’adaptation de domicile qui a été coupé lors du dernier budget et dont les sommes budgétées étaient écoulées en novembre.

En ce qui concerne les transports, le Service de transport adapté de la capitale se retrouvait face à un manque à gagner de 500 000 $ l’année passée et elle espère que la situation ne se reproduise pas cette année. Même son de cloche à la Société de transport de l’Outaouais : si les subventions gouvernementales n’arrivent pas, le service pourrait en souffrir. Dans son budget 2015, la Société de transport de Montréal a indiqué que la subvention provinciale accordée au transport adapté n’était pas bonifiée, l’obligeant ainsi à assumer les coûts supplémentaires reliés à l’augmentation de l’achalandage.

On apprenait également que les nouveaux contrats d’intégration au travail (CIT) ont été gelés en juin dernier. Ce programme permet d’encourager l’embauche et le maintien en emploi des personnes handicapées en offrant une compensation à l’employeur pour permettre l’embauche d’un accompagnateur, l’adaptation du lieu de travail, etc.

Les services de santé et de soutien à domicile, pour leur part, continuent d’être sous-financés. Les personnes ayant des besoins plus complexes sont les premières touchées. Elles ont de moins en moins leur place dans un système où les usagers sont de plus en plus des numéros. Plusieurs de ces personnes sont contraintes de vivre en CHLSD. Certaines d’entre elles décident même de mettre fin à leur vie pour éviter de vivre en institution ou d’être un fardeau pour leurs proches. Depuis avril, trois personnes tétraplégiques se sont enlevé la vie. Le manque de ressources pour vivre chez soi brise des vies, et ce, depuis trop longtemps. Les mesures d’austérité nous laissent présager une aggravation de la situation.

Si les droits des personnes handicapées ont été reconnus dès 1978, la révolution devant mener à leur libération n’a jamais été achevée. La vague néolibérale ayant touché le Québec dès les années 1990 a mis en péril le développement de nombreux services et programmes pourtant nécessaires à l’exercice des droits des personnes handicapées. En freinant des initiatives comme celles énumérées plus haut, les nouvelles mesures d’austérité aggravent l’exclusion de ces personnes. Cette exclusion est d’autant plus inquiétante du fait que la discrimination fondée sur le handicap demeure méconnue et que la législation en matière d’accessibilité est trop faible pour faire face aux impératifs économiques de notre époque.

Que fait l’Office des personnes handicapées du Québec en cette journée internationale? Il encourage les individus à faire des bonnes actions dans les lieux de travail. Chaque année, il remet des prix. Il faut en faire beaucoup plus. L’Office doit se prononcer sur les réductions budgétaires et les décisions gouvernementales qui ont un impact direct sur la vie des personnes handicapées. Il doit aussi se positionner en faveur de l’adoption d’une loi contraignante visant à éliminer les obstacles rencontrés par les personnes handicapées.

Cela fait déjà trente ans que les personnes handicapées le disent : l’Office des personnes handicapées n’existe pas pour les personnes handicapées, mais plutôt pour le gouvernement. Son silence face aux récentes mesures ne laisse aucun doute.

Laurence Parent, candidate au doctorat en Humanities à l’Université Concordia

Marie-Eve Veilleux, étudiante au deuxième cycle en bioéthique à l’Université de Montréal

Accessibilité à Montréal: Les beaux discours du Maire Coderre

Du 19 au 22 octobre dernier, Montréal a accueilli Destinations pour tous, une conférence internationale sur le tourisme accessible. Dans le cadre de ce rassemblement, Denis Coderre, maire de Montréal, a fait plusieurs déclarations relativement à l’accessibilité de Montréal. Le Devoir a rapporté que le maire a déclaré aux congressistes que Montréal est une ville accueillante pour les personnes handicapées. Dans La Presse, on pouvait lire une autre déclaration du maire : « On veut être numéro un », a-t-il lancé pendant son allocution. « Montréal doit être solidaire et accessible. Il y a encore des choses à faire, tout n’est pas parfait, mais l’ensemble des interventions est fait avec l’objectif de respecter l’accessibilité universelle. » Sur les ondes de CTV, il a déclaré que si la conférence avait lieu à Montréal, c’est parce que le tourisme y était accessible pour les personnes handicapées. Il a même affirmé que l’accessibilité universelle est respectée et que 97 % des édifices publics sont accessibles.

Or, nous nous demandons sur quelle planète le maire vit et sur quelles données il se base.

Nous sommes des personnes handicapées et des allié-es travaillant sur l’enjeu de l’accessibilité depuis plusieurs années. Nous avons documenté la situation. Nous la vivons aussi au quotidien. Nous vous présentons ici quelques faits et expériences que nous vivons quotidiennement.

Le réseau de transport de Montréal est l’un des plus inaccessibles des grandes métropoles mondiales. La Ville de Montréal et la STM aiment blâmer l’âge du réseau de métro pour expliquer cette situation. Toutefois, des réseaux de métro beaucoup plus âgés que le nôtre, comme ceux de Barcelone, Londres et de New York, sont plus accessibles. Sept stations du métro de Montréal sur soixante-huit sont accessibles, dont seulement quatre sur l’île même. Au rythme où vont les choses, le métro ne sera complètement accessible qu’en 2085 dans le meilleur des scénarios. Le métro de Montréal est pour ainsi dire un lieu interdit aux citoyen-nes handicapé-es, ainsi qu’aux touristes handicapé-es et rien ne leur laisse croire que la situation changera de sitôt. Pendant ce temps, Toronto a pour objectif de rendre tout son réseau accessible d’ici 2024.

L’accessibilité des autobus fait aussi piètre figure. Les arrêts ne sont pas annoncés, ce qui complique énormément les déplacements des personnes ayant des limitations visuelles et intellectuelles. Même si tous les autobus de la ville sont dotés de rampes d’accès, plusieurs de celles-ci ne fonctionnent pas. La STM refuse depuis des années de doter ses véhicules de rampes portatives en cas de bris, et ce, même si cette mesure est peu couteuse et est utilisée ailleurs dans le monde. Chaque jour, des personnes handicapées se font refuser l’accès à ce transport public. Cela a des conséquences graves, particulièrement durant l’hiver. Lorsqu’une rampe ne fonctionne pas, la très grande majorité des chauffeurs quittent les lieux sans offrir de solutions à la personne.

La situation des transports publics pourrait sembler moins grave s’il était possible de se déplacer en taxi. Toutefois, il est extrêmement difficile d’obtenir un taxi accessible à Montréal. Il est nécessaire de réserver la veille sans quoi l’attente peut être de 2 à 4 heures. La ville de New York s’est engagée à rendre la moitié de sa flotte accessible d’ici 2024. Tous les taxis de Toronto seront également accessibles d’ici 2024. Montréal n’a aucun objectif de la sorte. De plus, certaines compagnies de taxi imposent toujours une surcharge tarifaire aux personnes handicapées, et ce, même si cette pratique est illégale et a été dénoncée publiquement.

Nos données, recueillies aux quatre coins de la ville, démontrent que la majorité des cafés, bars, restaurants et salles de spectacle ne sont pas accessibles. La réputation de Montréal comme une destination de divertissement et de culture par excellence ne veut donc rien dire pour les personnes handicapées. Nous avons constaté, au fil des ans, que la situation reste la même. Chaque jour, des nouveaux commerces inaccessibles ouvrent leurs portes à Montréal. Nous avons également été témoins de nouveaux bâtiments ne respectant pas le Code du bâtiment du Québec. Cette semaine, l’émission La Facture a présenté son enquête sur l’accessibilité de soixante hôtels à Montréal. Aucun de ces soixante hôtels ne respecte la loi sur le bâtiment. Les bâtiments ne sont pas inspectés après le dépôt des plans. Le fardeau de dénoncer les bâtiments fautifs repose sur les clients.

Lors des dernières élections provinciales, nous avons recensé plusieurs bureaux de vote inaccessibles. Ces bureaux de vote étaient situés dans des lieux importants comme des écoles et des centres communautaires. Périodiquement, les élections lèvent le voile sur ces lieux qui sont en réalité inaccessibles aux personnes handicapées 365 jours par année.

Que fait Montréal pour remédier à la situation? Montréal a adopté une politique d’accessibilité universelle en 2011. La politique recommande que l’accessibilité soit prise en compte dans les divers projets de la ville. Toutefois, cette politique n’a aucun pouvoir réel et n’engage pas le secteur privé.

Qu’est-ce que M. Coderre veut dire lorsqu’il affirme que Montréal respecte le concept de l’accessibilité universelle?

A-t-il la moindre idée de ce que signifie organiser un évènement accessible à Montréal ou de planifier une visite dans la métropole québécoise, du travail que représentent tous les appels, de toutes les vérifications que nous devons faire puisque l’information sur l’accessibilité est pratiquement inexistante?

Si le congrès sur le tourisme accessible s’est tenu à Montréal, ce n’est pas parce que la ville est accueillante pour les personnes handicapées, comme le prétend M. Coderre. C’est parce que Kéroul, l’organisme organisateur, a travaillé sans relâche pendant plusieurs mois pour rendre cet évènement possible. C’est aussi parce que les personnes handicapées en visite à Montréal s’organisent comme elles le peuvent. Les personnes handicapées sont habituées de s’adapter. Leur créativité et leur débrouillardise compensent pour l’inaccessibilité de la ville.

Montréal a bien des croûtes à manger avant de pouvoir prétendre au titre de métropole la plus accessible du monde. Nous savons que les changements nécessaires prendront un certain temps et nécessiteront un changement radical dans la façon de percevoir le handicap dans la société québécoise.

En attendant, pouvons-nous au moins être représenté-es par un Maire qui ne minimise pas l’exclusion physique et sociale vécue par les personnes handicapées et leurs allié-es? Pouvons-nous au moins avoir un maire qui s’appuie sur des faits réels au lieu de propager des idées sans fondement dans les médias et devant une audience internationale tel qu’il l’a fait pendant le congrès Destinations pour tous tenu à Montréal?

Denis Coderre doit admettre qu’une ville qui ne respecte pas les principes de base d’inclusion, d’accessibilité et de droits humains n’est pas une ville intelligente.

Aimee Louw, auteure et journaliste indépendante

Laurence Parent, étudiante au doctorat en Humanities, Université Concordia

Kim Sawchuk, professeure, département de communication, Université Concordia

Marie-Eve Veilleux, traductrice scientifique, étudiante en bioéthique, Université de Montréal

Une version anglaise de cette lettre est parue dans Montreal Gazette.

Austérité : les droits des personnes handicapées en péril

Les mesures d’austérité annoncées par les divers paliers de gouvernement affectent particulièrement les groupes marginalisés de la société québécoise. Pour les personnes handicapées, ces mesures s’inscrivent dans une continuité de choix gouvernementaux qui limitent l’exercice de leurs droits. Être une personne handicapée au Québec, en 2014, signifie être davantage exposée à l’exclusion et à la pauvreté. Les obstacles rencontrés sont nombreux et varient d’une personne à l’autre. Parmi ceux-ci, l’accessibilité du transport en commun et les mesures d’employabilité ont été particulièrement affectées par les récentes mesures d’austérité.

En février dernier, le ministère des Transports du Québec a annoncé que le financement alloué au transport adapté serait gelé de 2015 à 2020. Or, la Société de transport de Montréal a rapporté une augmentation de 5,9 % de l’achalandage l’an dernier et une hausse semblable est anticipée pour les années à venir. Une injection de plus de deux millions de dollars en 2014 serait alors nécessaire pour maintenir le même niveau de service, et ce, seulement à Montréal. Conséquemment, les usagers craignent une dégradation des services, services qui ne répondent déjà pas aux besoins en raison, notamment, de retards fréquents, d’heures de service limitées et de l’obligation de réserver au minimum un jour à l’avance.

La mise en accessibilité du métro, quant à elle, continue d’être repoussée et les derniers travaux pour ajouter des ascenseurs remontent à 2011. Au rythme actuel, en se basant sur les travaux annoncés, toutes les stations de métro auront des ascenseurs en 2091.

L’absence de transport adéquat met les personnes handicapées dans une situation d’exclusion perpétuelle, car elles ne peuvent pleinement participer à la société. Les problèmes d’accès qu’elles vivent accentuent, entre autres, leur exclusion du marché du travail et du système d’éducation.

En ce qui concerne le marché du travail, des coupures importantes au niveau des mesures d’aide à l’emploi ont également été annoncées ce printemps. On compte parmi ces mesures d’aide le contrat d’intégration au travail (CIT). Cet outil permet d’encourager l’embauche et le maintien en emploi des personnes handicapées en offrant une compensation à l’employeur. Celles-ci permettent d’embaucher un accompagnateur, d’adapter le lieu de travail ou de palier les heures que la personne handicapée ne peut travailler en raison de son handicap. Les CIT ont été gelés en juin dernier. Les nouvelles demandes de subvention à l’emploi ne sont plus traitées. Un tel gel entraîne de facto une plus grande exclusion des personnes handicapées du marché du travail, où elles sont déjà sous-représentées.

Une révolution inachevée

Si les droits des personnes handicapées ont été reconnus au Québec par la Charte des droits et libertés de la personne dès 1978, la révolution devant mener à leur libération n’a jamais été achevée. La vague néolibérale ayant touché le Québec dès les années 90 a mis en péril le développement de nombreux services et programmes pourtant nécessaires à l’exercice des droits des personnes handicapées.

En freinant des initiatives comme celles visant à améliorer l’accessibilité des transports et du marché du travail, les nouvelles mesures d’austérité aggravent l’exclusion de ces personnes. Cette exclusion est d’autant plus inquiétante du fait que la discrimination fondée sur le handicap demeure méconnue au sein même des mouvements progressistes.

Nous sommes également choquées et inquiètes par la vague de suicides ayant été médiatisée récemment. Depuis avril dernier, trois personnes tétraplégiques se sont enlevées la vie, et il ne s’agit que des cas connus du public. Le manque de ressources pour vivre chez soi brise des vies, et ce, depuis trop longtemps. Les mesures d’austérité nous laissent présager une aggravation de la situation.

Espérons que le contexte difficile favorisera une plus grande politisation du mouvement de la défense des droits des personnes handicapées au Québec. Nous ne pouvons plus vivre dans l’illusion selon laquelle l’accessibilité et l’inclusion sont surtout une affaire de bonne volonté et de sensibilisation. Nous devons trouver différentes stratégies pour se mobiliser. Déjà, des nouveaux mouvements citoyens apparaissent, comme le groupe Facebook «Transport mésadapté», qui visent à exposer publiquement les impacts d’un système austère et fondamentalement discriminatoire.

Une grande manifestation contre l’austérité aura lieu le 31 octobre prochain à Montréal. Profitons-en pour manifester notre indignation et revendiquer un Québec où nous pourrons vivre dans la dignité!

Laurence Parent, candidate au doctorat en Humanities à l’Université Concordia

Marie-Eve Veilleux, étudiante au deuxième cycle en bioéthique à l’Université de Montréal

Formation sur les droits de la personne et la discrimination fondée sur le handicap / Workshop on Human Rights and Discrimination based on Disability

PosterFormationCDPDJL’accessibilité du transport en commun montréalais accuse un énorme retard comparativement à plusieurs autres villes nord-américaines. Les personnes handicapées affrontent continuellement des obstacles pour utiliser les autobus, le métro et le transport adapté et ils ont l’impression que la STM ne fait rien pour apporter des solutions concrètes à ces problématiques. Transport mésadapté est un groupe Facebook créé dans le but de donner une voix aux personnes handicapées qui vivent cette discrimination quotidiennement. Depuis sa création en décembre 2013, le groupe a rassemblé près de 250 personnes et plusieurs membres contribuent activement en publiant leurs expériences et en commentant tous les jours.

Peu de Montréalais handicapés utilisent la Charte des droits et libertés pour défendre leurs droits. En fait, la discrimination fondée sur le handicap est souvent méconnue par les personnes qui la vivent au quotidien. Les fondatrices de Transport mésadapté, Laurence Parent et Marie-Eve Veilleux, organisent une séance de formation offerte par la Commission des droits de la personne du Québec sur le droit au transport. L’objectif ultime de cette formation est de donner aux personnes handicapées et leurs alliéEs les outils pour défendre leurs droits et se questionner sur le système actuel afin d’encourager les changements sociaux.

Quand : 13 septembre 2014, de 13 h 30 à 16 h 30

Où : Université Concordia, 1400, boul. de Maisonneuve Ouest, salle 540

RÉSERVEZ VOTRE PLACE! transportmesadapte@gmail.com

Laurence Parent et Marie-Eve Veilleux, organisatrices

La formation est commanditée par le Mobile Media Lab, le Media Praxis Lab et le Département d’Éducation (Université Concordia).

Pour en savoir plus sur la formation : http://www.cdpdj.qc.ca/fr/formation/Pages/communautaire.aspx

Pour en savoir plus sur Transport mésadapté : https://www.facebook.com/groups/323415324465814/

 

Workshop on Human Rights and Discrimination based on Disability

The accessibility of Montreal’s public transit system is very far behind when compared to other North American cities. Disabled people face constant obstacles when using buses, metros and paratransit and they feel STM does not address their concern adequately. Transport mésadapté is a Facebook group that was created to give a voice to disabled people who live this discrimination on a daily basis. Since its creation in December 2013, the groupe rallied close to 250 people and many members actively participate by posting and commenting daily about their lived experiences

Few disabled Montrealers use the Charter of Rights and Freedoms to advocate for their rights. In fact, discrimination based on disability is very unknown by the very own people who experience it. Founders of Transport mésadapté and disability activists, Laurence Parent and Marie-Eve Veilleux are organizing a workshop about human rights and discrimination based on disability with a focus on transportation. This workshop will be offered by the Quebec Human Rights Commission and it will be attended by 15-30 disabled people and allies who are interested in learning about transportation as a right. The ultimate goal of this workshop is to give disabled people and allies tools to both defend their rights and think critically about the current system in order to bring social change.

When: September 13, 2014 from 1:30pm to 4:30pm

Where: Concordia University, 1400 de Maisonneuve West, room 540

The workshop is sponsored by the Mobile Media Lab, Media Praxis Lab, and the Department of Education (Concordia University).

 

More about the workshop: http://www.cdpdj.qc.ca/en/formation/Pages/communautaire.aspx

More about Transport mésadapté: https://www.facebook.com/groups/323415324465814/

 

Soyons réalistes!

15 décembre 2013. La première véritable tempête de neige s’est finalement abattue sur Montréal. Chaque personne a ses raisons d’aimer ou de détester l’hiver. L’auto à déneiger, les pentes de ski enneigées, le métro bondé, les beaux paysages à contempler par sa fenêtre sans trop s’en vouloir de ne pas avoir envie de sortir.

Pour les personnes se déplaçant en fauteuil roulant, triporteur ou quadriporteur une tempête de neige ça veut dire devoir faire face à une ville doublement inaccessible. Lors des tempêtes ou d’accumulations de neige pouvant varier de 2 à 30 cm, celles-ci se heurtent à cette annonce de la part de la STM : « En raison des conditions de la route, le service aux personnes en fauteuil roulant sur le réseau régulier de bus est annulé ». L’accès au service d’autobus leur était souvent interdit pendant plusieurs jours.

Enfin, je devrais dire « se heurtaient souvent », car une visite de routine sur le site de la STM m’a permis de constater que celle-ci avait laissé tomber la suspension du service. On peut ainsi voir ce message aux usagers à mobilité réduite :

Avis aux personnes en fauteuil roulant : en raison des conditions météo, il pourrait être impossible de déployer la rampe aux arrêts de bus accessibles.

Ce message indique qu’en raison des accumulations, il pourrait être impossible de déployer la rampe de manière sécuritaire pour monter ou descendre du bus à certains arrêts accessibles. Si cette situation survenait à votre arrêt de destination, le chauffeur pourrait être dans l’obligation de vous déposer à un autre arrêt.

J’ai d’abord cru que je rêvais. Lorsque j’ai réalisé que ce que je lisais était bien réel, j’ai senti la joie et la colère monter en moi. La joie, car un obstacle est tombé, et ce, j’en suis convaincue, grâce à des personnes militantes qui ont dénoncé publiquement cette mesure discriminatoire. La colère, car je me suis fait dire pendant trois hivers que ce que je demandais était impossible à réaliser. La colère aussi, car ce changement majeur est passé sous silence.

Retour en arrière…

9 décembre 2009. Je devais me rendre à une réunion d’un Conseil d’Administration de la Confédération des organismes de personnes handicapées du Québec. En tant que citoyenne, je me suis rendue à l’arrêt d’autobus situé aux coins des rues Fabre et Beaubien avec l’intention de me rendre jusqu’à Pie-IX dans un premier temps, pour ensuite prendre l’autobus Pie-IX en direction sud jusqu’à ma destination située au coin de la rue Ontario. Montréal avait reçu 30 centimètres de neige six jours plus tôt. Enfin, je pouvais circuler sans problème sur la majorité des rues et la totalité des grandes artères!

Quel ne fut pas mon soulagement d’arriver au coin de Fabre et Beaubien au même moment où l’autobus arrivait! Ouf, juste à temps! Cependant, je ne suis jamais montée à bord de cet autobus. Pourquoi? Eh bien, le chauffeur m’a informé qu’il n’en avait pas le droit. C’est avec stupéfaction que j’ai appris que la STM interdisait à ses chauffeurs de déployer la rampe d’accès permettant aux personnes se déplaçant en fauteuil roulant d’utiliser les autobus au même titre que tous les citoyens. Le chauffeur m’expliqua que cette décision était basée sur l’état du déneigement des rues sur l’île de Montréal. Il m’apprit que l’île de Montréal au grand complet devait être déneigée avant d’autoriser de nouveau l’embarquement des personnes se déplaçant en fauteuil roulant…. Une île, une ville, c’est donc vrai!?!

J’ai alors porté plainte à la Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse pour la première fois de ma vie. L’expérience fut désastreuse. En séance de médiation, la STM soutenait que sa politique de suspension de service était nécessaire et impossible à changer. Les médiateurs de la Commission ont rapidement accepté la version de la STM. J’ai signé une entente bidon avec la STM. Seul gain : les suspensions de service seraient dorénavant indiquées sur le site web de la STM. Seul point réellement positif de l’expérience : j’étais allée au front avec l’appui du Regroupement des usagers du transport adapté et accessible de Montréal.

Puis, le temps a passé. Les suspensions de service discriminatoires se sont poursuivies.

En décembre 2010, j’ai publié une lettre dans la Presse pour dénoncer la situation.  La STM n’a pas bougée, mais je me suis sentie un peu plus libérée.

En février 2012, j’ai publié une autre lettre dans la Presse pour dénoncer le transport mésadapté dans le contexte hivernal.

En mars 2013, Marie-Eve Veilleux, une membre du RAPLIQ, a également écrit une lettre qui a été publiée dans la Presse .

À la mi-février, trois jours après une chute de neige ordinaire pour un hiver montréalais (10 à 15 cm), le service d’autobus de la Société de transport de Montréal (STM) était toujours interdit aux personnes utilisant un fauteuil roulant.

En chemin vers le travail, j’ai pu constater que les arrêts sur les principales artères que je croisais (Sherbrooke, Saint-Laurent, Saint-Urbain, Guy) étaient déneigés. Les trottoirs de ces grandes rues, et même des plus petites, étaient praticables. Alors, pourquoi cette interdiction? Pourquoi tant d’ingérence dans la vie des personnes handicapées?

Au même moment, le RAPLIQ interpelait M. Réal Ménard, responsable des transports à la ville de Montréal.

La fin de la pratique de suspension du service pour les usagers se déplaçant en fauteuil roulant est une victoire de nos droits face à un système empreint de discrimination. Évidemment, la problématique du piètre déneigement des arrêts d’autobus demeure. Toutefois, la fin de cette pratique me laisse croire que les interventions médiatiques ont une force importante; que les gants blancs ne doivent pas servir à tempérer nos sentiments face aux injustices, mais bien à réchauffer nos mains ou encore à tenter de personnifier Michael Jackson; que la Commission des droits de la personne a encore bien des croûtes à manger en matière de compréhension de la discrimination fondée sur le handicap; et que le slogan « Soyons réalistes et demandons l’impossible » n’est pas bête du tout.

Bonne fête…en retard!

À la Loi assurant (!!!) l’exercice des droits des personnes handicapées en vue de leur intégration scolaire, professionnelle et sociale 

Salut,
 
Tu as eu 35 ans, le 23 juin dernier. Je ne t’ai même pas dit bonne fête et personne ne t’a organisé de party. Pour être franche, je ne savais même pas c’était quand ton anniversaire. Google me l’a dit. Quand j’ai vu que tu avais eu 35 ans, je me suis sentie mal qu’on n’ait pas souligné ton anniversaire… J’imagine qu’il est temps que je te parle pour te dire pourquoi je n’ai jamais eu de pensées pour toi quand je célèbre la St-Jean…
 
Tout d’abord, on doit reconnaître que personne ne nous a jamais présentés. Pourtant on devrait se connaître toi et moi. Je me déplace en fauteuil roulant et toi tu es sensé exister pour assurer mes droits. Mais personne ne m’a parlé de toi. Même pas à l’école. En fait, il n’y a pas grand monde qui te connaît. Finalement, c’est peu par hasard que je t’ai connue pendant une table de concertation.
 
Sincèrement, je t’ai trouvé drabe dès le premier jour! En dehors des meetings et des tables de concertation, je ne t’ai jamais vraiment vu en pleine action. C’est comme si t’existais pas. Je sais que mon cheminement académique a, entre autres, été facilité grâce à toi. Mais tu dois comprendre qu’à tous les jours, je me butais à un système de transport en commun qui ne fonctionnait pas. À des milliers de lieux ouverts au public qui m’étaient interdits en raison d’une stupide marche. Et puis, j’ai découvert d’autres obstacles dont je ne connaissais même pas l’existence! Je me suis fait des amis qui n’avaient pas accès aux films dans les cinémas et aux multiples contenus vidéos disponibles sur Internet faute de sous-titres.
 
Ça m’a fâchée. Je me suis dit que tu ne faisais pas bien ta job. Puis l’incompétence, ça m’énerve.
 
Mais au lieu de te tourner complètement le dos, je me suis intéressée à toi. Je me suis dit que tu avais peut-être eu une enfance difficile. Si tu es comme tu es, bien, c’est peut-être de la faute de tes parents. Je t’ai cherché des excuses.
 
Ton histoire de famille ne semble intéresser personne. Et pourtant, j’ai découvert bien des choses intéressantes sur ton passé. Des choses que tu aimerais peut-être mieux garder pour toi.
 
À ta naissance, tu as été rejetée. De nombreuses personnes handicapées s’étaient même mobilisées dans la rue avant ta naissance pour s’opposer à ta conception. Ça te part mal une vie… Ces personnes disaient que tu nuirais à l’avancement de leurs droits. Elles disaient que tu n’avais pas assez de mordant. Finalement, tu es née pareil parce que tes géniteurs, eux, souhaitaient ta venue. C’était le 23 juin 1978.
 
Même si bien des personnes handicapées ne voulaient pas de toi, tu as réussi à faire taire les critiques, peu à peu. T’étais toute jeune. J’imagine que tout était alors possible. De nombreuses personnes ont cru en toi.
 
Mais tu as fait des promesses que tu n’as pas tenues.
 
Et tu as mal vieilli. Tu ne parles que de plans d’action. T’es frileuse quant aux obligations. On t’a rajeunit un peu en 2004. Mais je dois être franche et te dire que ta cure de rajeunissement n’était que de la poudre aux yeux.   
 
Quand on a de la visite de l’étranger, tu fais ta fraîche pour donner l’impression que l’on file le parfait bonheur. Lorsque le Canada a ratifié la Convention de l’ONU relative aux droits des personnes handicapées, le gouvernement québécois a convenu que tu étais assez solide pour défendre nos droits.
 
Connais-tu ta cousine éloignée, l’Americans with Disabilities Act? Ou toi aussi tu préfères faire comme si elle n’existait pas? Si j’étais toi, je serais jalouse d’elle. Parce qu’à tous les 26 juillet depuis 1990, les États-Uniens handicapés et leurs alliéEs lui organisent tout un party. Évidemment, cette loi n’est pas parfaite. Ne t’inquiète pas. Je n’ai pas succombé à l’American Dream et le Québec bashingm’écoeure. Je sais que des enfants états-uniens n’ont pas accès à l’éducation inclusive dont ils ont besoin. Des personnes sont forcées de vivre dans des nursing homes. Et tout le tralala. Toutefois, la question de l’accessibilité architecturale, elle, a connu des avancées qui doivent faire pâlir tous ceux qui te louangent. Aux États-Unis, l’accessibilité est devenue loi. Elle est partout. It’s the law. Les restos, les parkings, les cliniques, les églises. God Bless America. À chaque fois que j’y vais, je me sens plus libre.
 
Je dois t’avouer que je suis pas mal tannée de celles et ceux qui ne s’intéressent pas à ta cousine et qui ne jurent que par toi. De celles et ceux qui préfèrent jouer à l’autruche pendant que mes droits sont brimés et qu’ils stagnent. Pognés dans laslush.
 
Maintenant que je t’ai tout dit ça, j’aimerais te dire qu’on peut maintenant tourner la page et que l’an prochain, mes amis et moi soulignerons ton anniversaire, mais je te mentirais. Je pense plutôt que le temps est venu pour toi de laisser ta place. 35 ans de règne, c’est pas si mal.
 
Le temps est venu d’ouvrir la voie à une loi qui sera réellement souhaitée par les personnes handicapées. Une loi qui fera en sorte qu’on aura envie de célébrer une fois par année nos combats passés et ceux à venir. Et si t’as envie, tu viendras aux partys. Tu nous raconteras plein d’histoires d’un passé qu’on aura du mal à imaginer. C’t’une fois une fille qui ne pouvait pas prendre le métro….