Ce texte a été publié dans le cadre d’un projet collectif réunissant cinq personnes handicapées qui racontent, selon leur perpective unique, leurs déplacements à Montréal lors de la journée du 10 novembre 2011. Je vous invite à aller lire leurs histoires. Chaque histoire compte.
Mercredi, 9 novembre 2011.
16h00 – Je regarde la météo du lendemain. Lorsque nous n’avons pas de voiture et que le transport en commun nous est inaccessible, il est important de connaître le temps que nous devrons affronter. Demain, je prévois assister à une conférence à McGill. J’habite près du métro Fabre. Selon le site de la STM, je pourrais me rendre à ma destination en moins de 40 minutes en utilisant le métro. Je pense vous avoir déjà raconté l’histoire. L’histoire de notre métro qui ne sera pas accessible avant 2085.
J’ai l’habitude de me déplacer en roulant avec mon fauteuil roulant aux quatre coins de la ville et de prendre les autobus lorsqu’ils veulent bien de moi… (environ 2 fois sur 3). Mais demain la météo nous annonce 5 degrés avec des averses. Ça m’arrive souvent d’avoir le goût de braver ça. Parce que ça me prend souvent moins de temps qu’en transport adapté. Parce que je me sens plus libre. Parce que j’arrive mal à prévoir ma vie au quart de tour. Mais là, ça me tente pas. Ça me tente pas d’arriver à McGill détrempée et gelée.
Je réserve donc un transport adapté par Internet. Ouais, le transport adapté de la STM se modernise. Depuis deux ans, il est possible de faire certains types de réservations en ligne. Le site n’est toujours pas accessible aux personnes handicapées visuelles. Mais bon, faut-il vraiment s’attendre à ce qu’une société publique offrant un service aux personnes handicapées développe un système de réservation en ligne accessible pour tous?
Je demande une arrivée à 18h00 à McGill, l’heure à laquelle débute la conférence. Depuis quelques années, le transport adapté vient « chercher » ses clients souvent plus tôt que tard. Il est donc très probable que si vous demandez d’arriver à 18h00, vous arriviez 17h30. Évidemment, les personnes handicapées aiment ben mieux arriver à l’avance. Que feraient-elles d’autre, anyway?
Le risque d’arriver en retard à votre rendez-vous est néanmoins non-négligeable. Quiconque osant demander son transport adapté à l’heure prévue de son rendez-vous courre le risque d’arriver en retard. Les usagers du transport adapté sont donc souvent confrontés à un choix difficile : j’arrive 30 minutes à l’avance et j’attends comme un/e con/conne ma date lors de notre premier rendez-vous ou bien j’arrive en retard?
Je soumets donc ma demande au système de réservation en prenant le risque d’arriver en retard. Quelques secondes plus tard, le verdict tombe. Je devrai être prête à 16h40 demain. Et le transport adapté devrait m’amener à ma destination pour 18h00. Deal? Je n’ai pas choix. Avec le transport adapté, il n’y a jamais de deal. Pas question de prendre le prochain bus ou le prochain métro. Je dois être prête à cette heure-là. C’est tout. La STM offre à l’usager dit régulier un trajet d’une durée de 40 minutes alors que l’usager du transport adapté doit prévoir 80 minutes, soit deux fois plus de temps.
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10 novembre 2011.
16h20 – Je commence sans vraiment m’en rendre compte à regarder l’heure et à me ronger les ongles. Mon ami Julien m’envoie un texto qui dit : « Get prepared ». Il sait à quelle heure le transport adapté vient me chercher. Son humour cynique me réconforte un peu. Tout comme moi, il sait qu’un chauffeur du transport adapté pourrait venir sonner à ma porte à tout moment avant même mon heure de départ et s’impatienter en voyant que je ne suis pas prête avant mon heure de départ.
16h37 – J’ai vraiment envie d’aller aux toilettes mais je n’ai pas le temps. Vite, vite je me dépêche. Je me prépare un lunch car je n’ai aucune idée de l’heure à laquelle j’arriverai à McGill.
16h40 – Je suis prête. Enfin presque prête. En principe, je devrais déjà porter mon manteau. Mais je me permets une petite résistance. Le transport adapté peut arriver chez moi 30 minutes après l’heure confirmée et ne pas être considéré en retard. J’ai passé trop d’heures à crever dans mon manteau en attendant le transport adapté au cours des dix dernières années.
17h00 – Julien m’appelle. « T’es-tu partie? » « Non pas encore. » « La police est partout à McGill à cause de la manif étudiante. Ils bloquent les entrées. Je ne sais pas si la conférence va avoir lieu ». Une autre merveille du transport adapté est que si vos plans changent, il ne vous est pas possible de retourner chez vous avant l’heure prévue par votre retour. Vous êtes donc forcé de vivre dans un monde sans imprévu. Un monde qui n’existe pas.
17h05 – Ding dong! J’ouvre la porte. Je mets mon manteau le plus vite possible. Je sors dehors. Le chauffeur me salue et me demande si je m’en vais manifester. Une fois dans le minibus, il attache mon fauteuil et moi-même par le fait même. J’ai vécu cette routine des centaines de fois. J’en suis rendue à un point où elle m’étouffe. Je suis prise là. Incapable de bouger. Le chauffeur s’apprête à partir. Je lui demande si on s’en va directement à McGill ou si l’on va chercher d’autres personnes. La très grande majorité des chauffeurs de transport adapté ne disent pas à leur client où ils s’en vont. Comme si cela n’avait pas d’importance. Dès que l’on entre dans un véhicule de transport adapté, nous perdrons notre liberté. Nous devons passivement nous laisser porter. Avec les années, je me suis dégênée et j’ai commencé à demander mon itinéraire aux chauffeurs. Je n’étais plus capable de ne jamais savoir où je m’en allais. Ce soir, nous allons chercher une personne sur la rue Henri-Julien pour la reconduire au Complexe Guy-Favreau. Ensuite, ce sera mon tour. N’importe qui connaissant le centre-ville de Montréal comprend que ce trajet me fait faire un détour important en pleine heure de pointe.
J’appelle mon amie Joëlle qui m’attend à McGill pour lui dire que je n’arriverai pas avant au moins 50 minutes et que j’ai vraiment très envie…d’aller aux toilettes. Je lui demande donc de partir à la recherche de toilettes accessibles dans le building où a lieu la conférence.
17:20 – Mon amie Maria qui est déjà à McGill m’appelle pour me dire qu’il n’y a qu’une façon d’entrer à McGill puisque plusieurs entrées sont bloquées par la police. J’appelle alors Julien et Catherine pour les informer. J’informe du même coup le chauffeur du minibus qui me dit qu’il n’a pas été à McGill depuis deux ans et ne sait pas trop par où entrer.
17:30 – Le minibus auquel je suis attachée s’arrête devant l’ÉNAP. Une dame utilisant une marchette monte à bord. Pour s’y faire, elle doit monter trois marches assez hautes. Les minibus du transport adapté de la STM sont moins accessibles que les autobus réguliers à plancher surbaissé. Le ridicule ne tue pas.
17:40 – Nous descendons la côte entre Sherbrooke et Président-Kennedy sur St-Urbain. Je me dirige maintenant dans le sens contraire de ma destination. Je sais que je vais être en retard. Même si j’étais prête à partir il y a déjà une heure.
17:52 – Nous arrivons au Complexe Guy-Favreau. La dame en marchette redescendant lentement les trois marches du minibus du transport « adapté ». Quelques instants plus tard, nous reprenons la route.
17:59 – Plus nous nous approchons de McGill, plus la circulation devient chaotique. Je dis au chauffeur de me laisser au coin de Ste-Catherine et de McGill College. Ça va aller plus vite. À ma grande surprise, il n’en fait pas un cas et accepte ma proposition.
18:00 – Le chauffeur me libère. Je respire de nouveau. Il me souhaite bonne chance dans mes revendications. Je lui répète que je ne m’en vais pas manifester mais que je m’en vais à une conférence. Il me répond avec un sourire complice : « Je parle de vos autres revendications. » Je suis surprise. Je le remercie. L’appui d’un employé du transport adapté de la STM pour mes revendications pour l’accessibilité du transport en commun, ça en dit long sur la réalité du transport adapté.
18:05 – Je réussis à me faufiler sur le campus entre les policiers et les poubelles remplies de pancartes pour le droit à l’éducation. Le building où je dois me rendre est fermé par la sécurité et des dizaines de personnes attendent à l’extérieur. Je m’approche d’un agent et sans rien dire, il m’ouvre la porte sans hésiter. L’entrée est bloquée à tout le monde sauf à moi. C’est le monde à l’envers. Et quand ce monde là est devant nous, on en profite en se disant que ça fait partie de la game. Oui, la pitié peut se transformer en privilège.
18:20 – J’arrive dans la salle de la conférence la vessie enfin vide. Je suis la dernière arrivée.
18:30 – Je suis encore sur un high suite à mon périple en transport adapté. J’ai du mal à porter attention au conférencier. Je me souviens d’une femme d’une soixantaine d’années que j’avais rencontrée en 2009. Elle avait été usagère du transport adapté pendant plus de 20 ans. Elle m’avait raconté à quel point le transport adapté avait compliqué sa vie professionnelle et affecté sa santé physique et mentale. Avec tout le sérieux du monde, elle m’avait dit de m’acheter une voiture. C’est ce qui l’a finalement libérée. Catherine vient récemment de se libérer de la sorte. Julien recevra sa voiture adaptée dans quelques semaines. Je suppose que je dois me rendre à l’évidence.
19:08 – Maria se retourne vers moi et me dit qu’elle doit quitter. Je me dis qu’elle doit aller prendre son transport adapté.
19:20 – Je vois Marie-Eve se lever et quitter la salle avec son cellulaire. Je me dis qu’elle s’en va appelé le transport adapté.
19:25 – J’entend une femme parler fort dans le corridor. Je ne porte pas trop attention. J’ai finalement réussi à me concentrer sur les propos du conférencier.
19:58 – La conférence est terminée. Je vais rejoindre Catherine et Julien. Ils m’expliquent ce qui s’est passé avec le transport adapté de Marie-Eve. Marie-Eve vient nous rejoindre. Elle est ébranlée, avec raison, par ce qui vient de se passer. J’essaie de trouver un point positif. Je lui dis : « Une histoire de plus à ton dossier de plainte! » Jour après jour nos dossiers épaississent. On se prépare pour la guerre. La guerre silencieuse contre notre liberté n’a jamais cessée. On a juste décidé d’entrer en guerre nous autres aussi pour connaître la liberté et l’égalité.
20:05 – Je rejoins mon ami Eric à l’extérieur de la salle. Nous avions prévu se voir après la conférence pour un travail d’école. J’avais initialement prévu mon retour à 21:00 mais nous avions peur de ne pas avoir assez de temps pour faire ce que nous avions à faire. J’avais donc appelé le transport adapté plus tôt le matin pour demander si je pouvais avoir un retour à 21:30 à la place. « 21h15 c’est le mieux que je peux faire Madame » m’avait-on répondu. J’ai pris le 15 minutes de plus.
21:11 – Eric et moi avons terminé. La pression du transport adapté peut parfois aider à lutter contre la procrastination ça a l’air. On se dirige vers l’entrée principale.
21:14 – Le transport adapté est là. C’est là que s’arrête ma conversation avec mon ami. Pas question de jaser plus ou encore d’aller prendre un café. Malgré cela, je suis soulagée de voir que je n’aurai pas à attendre sans savoir quand on viendra me chercher. Je déteste attendre. Le gens de ma génération n’ont pas appris à attendre. Quand on est une personne handicapée, « savoir attendre » est la première chose que la société nous enseigne.
21:15 – La même routine. On me rattache une fois de plus. Cette fois-ci je me rendrai directement chez moi à bord d’un minibus vide. Quand on se déplace en transport adapté, le slogan « Chaque passager compte pour la planète » perd tout son sens. La STM aime bien dire que le transport adapté c’est aussi du transport collectif. Tout ce qu’il y a de collectif dans le transport adapté, c’est notre statut de citoyens de deuxième classe.
21:20 – J’appelle Catherine. Un avantage du transport adapté par rapport au métro est sans doute la possibilité d’utiliser son téléphone cellulaire sans problème. (Usagers du métro, ne vous inquiétez pas, la STM va bientôt installer un réseau sans fil sous terre. La haute vitesse arrivera dans le métro bien avant les personnes handicapées.) Voyager en transport adapté c’est comme voyager seul dans un char pas confortable qui n’est pas le tien, conduit par un inconnu pensant souvent qu’il a un grand coeur et tout cela sans avoir aucun contrôle sur le moment où tu vas arriver à destination puisque cela est déterminé par une feuille de route conçue par un ordinateur qui n’a jamais sillonner les rues de Montréal. Bref, les moments passés à bord du transport adapté sont donc des occasions idéales pour appeler quelqu’un avec qui on a envie de jaser. Pour s’évader comme on le peut. À condition bien sûr que l’on accepte que nos conversations soient entendues par un employé de la STM qui connaît notre nom et notre adresse.