Soyons réalistes!

15 décembre 2013. La première véritable tempête de neige s’est finalement abattue sur Montréal. Chaque personne a ses raisons d’aimer ou de détester l’hiver. L’auto à déneiger, les pentes de ski enneigées, le métro bondé, les beaux paysages à contempler par sa fenêtre sans trop s’en vouloir de ne pas avoir envie de sortir.

Pour les personnes se déplaçant en fauteuil roulant, triporteur ou quadriporteur une tempête de neige ça veut dire devoir faire face à une ville doublement inaccessible. Lors des tempêtes ou d’accumulations de neige pouvant varier de 2 à 30 cm, celles-ci se heurtent à cette annonce de la part de la STM : « En raison des conditions de la route, le service aux personnes en fauteuil roulant sur le réseau régulier de bus est annulé ». L’accès au service d’autobus leur était souvent interdit pendant plusieurs jours.

Enfin, je devrais dire « se heurtaient souvent », car une visite de routine sur le site de la STM m’a permis de constater que celle-ci avait laissé tomber la suspension du service. On peut ainsi voir ce message aux usagers à mobilité réduite :

Avis aux personnes en fauteuil roulant : en raison des conditions météo, il pourrait être impossible de déployer la rampe aux arrêts de bus accessibles.

Ce message indique qu’en raison des accumulations, il pourrait être impossible de déployer la rampe de manière sécuritaire pour monter ou descendre du bus à certains arrêts accessibles. Si cette situation survenait à votre arrêt de destination, le chauffeur pourrait être dans l’obligation de vous déposer à un autre arrêt.

J’ai d’abord cru que je rêvais. Lorsque j’ai réalisé que ce que je lisais était bien réel, j’ai senti la joie et la colère monter en moi. La joie, car un obstacle est tombé, et ce, j’en suis convaincue, grâce à des personnes militantes qui ont dénoncé publiquement cette mesure discriminatoire. La colère, car je me suis fait dire pendant trois hivers que ce que je demandais était impossible à réaliser. La colère aussi, car ce changement majeur est passé sous silence.

Retour en arrière…

9 décembre 2009. Je devais me rendre à une réunion d’un Conseil d’Administration de la Confédération des organismes de personnes handicapées du Québec. En tant que citoyenne, je me suis rendue à l’arrêt d’autobus situé aux coins des rues Fabre et Beaubien avec l’intention de me rendre jusqu’à Pie-IX dans un premier temps, pour ensuite prendre l’autobus Pie-IX en direction sud jusqu’à ma destination située au coin de la rue Ontario. Montréal avait reçu 30 centimètres de neige six jours plus tôt. Enfin, je pouvais circuler sans problème sur la majorité des rues et la totalité des grandes artères!

Quel ne fut pas mon soulagement d’arriver au coin de Fabre et Beaubien au même moment où l’autobus arrivait! Ouf, juste à temps! Cependant, je ne suis jamais montée à bord de cet autobus. Pourquoi? Eh bien, le chauffeur m’a informé qu’il n’en avait pas le droit. C’est avec stupéfaction que j’ai appris que la STM interdisait à ses chauffeurs de déployer la rampe d’accès permettant aux personnes se déplaçant en fauteuil roulant d’utiliser les autobus au même titre que tous les citoyens. Le chauffeur m’expliqua que cette décision était basée sur l’état du déneigement des rues sur l’île de Montréal. Il m’apprit que l’île de Montréal au grand complet devait être déneigée avant d’autoriser de nouveau l’embarquement des personnes se déplaçant en fauteuil roulant…. Une île, une ville, c’est donc vrai!?!

J’ai alors porté plainte à la Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse pour la première fois de ma vie. L’expérience fut désastreuse. En séance de médiation, la STM soutenait que sa politique de suspension de service était nécessaire et impossible à changer. Les médiateurs de la Commission ont rapidement accepté la version de la STM. J’ai signé une entente bidon avec la STM. Seul gain : les suspensions de service seraient dorénavant indiquées sur le site web de la STM. Seul point réellement positif de l’expérience : j’étais allée au front avec l’appui du Regroupement des usagers du transport adapté et accessible de Montréal.

Puis, le temps a passé. Les suspensions de service discriminatoires se sont poursuivies.

En décembre 2010, j’ai publié une lettre dans la Presse pour dénoncer la situation.  La STM n’a pas bougée, mais je me suis sentie un peu plus libérée.

En février 2012, j’ai publié une autre lettre dans la Presse pour dénoncer le transport mésadapté dans le contexte hivernal.

En mars 2013, Marie-Eve Veilleux, une membre du RAPLIQ, a également écrit une lettre qui a été publiée dans la Presse .

À la mi-février, trois jours après une chute de neige ordinaire pour un hiver montréalais (10 à 15 cm), le service d’autobus de la Société de transport de Montréal (STM) était toujours interdit aux personnes utilisant un fauteuil roulant.

En chemin vers le travail, j’ai pu constater que les arrêts sur les principales artères que je croisais (Sherbrooke, Saint-Laurent, Saint-Urbain, Guy) étaient déneigés. Les trottoirs de ces grandes rues, et même des plus petites, étaient praticables. Alors, pourquoi cette interdiction? Pourquoi tant d’ingérence dans la vie des personnes handicapées?

Au même moment, le RAPLIQ interpelait M. Réal Ménard, responsable des transports à la ville de Montréal.

La fin de la pratique de suspension du service pour les usagers se déplaçant en fauteuil roulant est une victoire de nos droits face à un système empreint de discrimination. Évidemment, la problématique du piètre déneigement des arrêts d’autobus demeure. Toutefois, la fin de cette pratique me laisse croire que les interventions médiatiques ont une force importante; que les gants blancs ne doivent pas servir à tempérer nos sentiments face aux injustices, mais bien à réchauffer nos mains ou encore à tenter de personnifier Michael Jackson; que la Commission des droits de la personne a encore bien des croûtes à manger en matière de compréhension de la discrimination fondée sur le handicap; et que le slogan « Soyons réalistes et demandons l’impossible » n’est pas bête du tout.

Bonne fête…en retard!

À la Loi assurant (!!!) l’exercice des droits des personnes handicapées en vue de leur intégration scolaire, professionnelle et sociale 

Salut,
 
Tu as eu 35 ans, le 23 juin dernier. Je ne t’ai même pas dit bonne fête et personne ne t’a organisé de party. Pour être franche, je ne savais même pas c’était quand ton anniversaire. Google me l’a dit. Quand j’ai vu que tu avais eu 35 ans, je me suis sentie mal qu’on n’ait pas souligné ton anniversaire… J’imagine qu’il est temps que je te parle pour te dire pourquoi je n’ai jamais eu de pensées pour toi quand je célèbre la St-Jean…
 
Tout d’abord, on doit reconnaître que personne ne nous a jamais présentés. Pourtant on devrait se connaître toi et moi. Je me déplace en fauteuil roulant et toi tu es sensé exister pour assurer mes droits. Mais personne ne m’a parlé de toi. Même pas à l’école. En fait, il n’y a pas grand monde qui te connaît. Finalement, c’est peu par hasard que je t’ai connue pendant une table de concertation.
 
Sincèrement, je t’ai trouvé drabe dès le premier jour! En dehors des meetings et des tables de concertation, je ne t’ai jamais vraiment vu en pleine action. C’est comme si t’existais pas. Je sais que mon cheminement académique a, entre autres, été facilité grâce à toi. Mais tu dois comprendre qu’à tous les jours, je me butais à un système de transport en commun qui ne fonctionnait pas. À des milliers de lieux ouverts au public qui m’étaient interdits en raison d’une stupide marche. Et puis, j’ai découvert d’autres obstacles dont je ne connaissais même pas l’existence! Je me suis fait des amis qui n’avaient pas accès aux films dans les cinémas et aux multiples contenus vidéos disponibles sur Internet faute de sous-titres.
 
Ça m’a fâchée. Je me suis dit que tu ne faisais pas bien ta job. Puis l’incompétence, ça m’énerve.
 
Mais au lieu de te tourner complètement le dos, je me suis intéressée à toi. Je me suis dit que tu avais peut-être eu une enfance difficile. Si tu es comme tu es, bien, c’est peut-être de la faute de tes parents. Je t’ai cherché des excuses.
 
Ton histoire de famille ne semble intéresser personne. Et pourtant, j’ai découvert bien des choses intéressantes sur ton passé. Des choses que tu aimerais peut-être mieux garder pour toi.
 
À ta naissance, tu as été rejetée. De nombreuses personnes handicapées s’étaient même mobilisées dans la rue avant ta naissance pour s’opposer à ta conception. Ça te part mal une vie… Ces personnes disaient que tu nuirais à l’avancement de leurs droits. Elles disaient que tu n’avais pas assez de mordant. Finalement, tu es née pareil parce que tes géniteurs, eux, souhaitaient ta venue. C’était le 23 juin 1978.
 
Même si bien des personnes handicapées ne voulaient pas de toi, tu as réussi à faire taire les critiques, peu à peu. T’étais toute jeune. J’imagine que tout était alors possible. De nombreuses personnes ont cru en toi.
 
Mais tu as fait des promesses que tu n’as pas tenues.
 
Et tu as mal vieilli. Tu ne parles que de plans d’action. T’es frileuse quant aux obligations. On t’a rajeunit un peu en 2004. Mais je dois être franche et te dire que ta cure de rajeunissement n’était que de la poudre aux yeux.   
 
Quand on a de la visite de l’étranger, tu fais ta fraîche pour donner l’impression que l’on file le parfait bonheur. Lorsque le Canada a ratifié la Convention de l’ONU relative aux droits des personnes handicapées, le gouvernement québécois a convenu que tu étais assez solide pour défendre nos droits.
 
Connais-tu ta cousine éloignée, l’Americans with Disabilities Act? Ou toi aussi tu préfères faire comme si elle n’existait pas? Si j’étais toi, je serais jalouse d’elle. Parce qu’à tous les 26 juillet depuis 1990, les États-Uniens handicapés et leurs alliéEs lui organisent tout un party. Évidemment, cette loi n’est pas parfaite. Ne t’inquiète pas. Je n’ai pas succombé à l’American Dream et le Québec bashingm’écoeure. Je sais que des enfants états-uniens n’ont pas accès à l’éducation inclusive dont ils ont besoin. Des personnes sont forcées de vivre dans des nursing homes. Et tout le tralala. Toutefois, la question de l’accessibilité architecturale, elle, a connu des avancées qui doivent faire pâlir tous ceux qui te louangent. Aux États-Unis, l’accessibilité est devenue loi. Elle est partout. It’s the law. Les restos, les parkings, les cliniques, les églises. God Bless America. À chaque fois que j’y vais, je me sens plus libre.
 
Je dois t’avouer que je suis pas mal tannée de celles et ceux qui ne s’intéressent pas à ta cousine et qui ne jurent que par toi. De celles et ceux qui préfèrent jouer à l’autruche pendant que mes droits sont brimés et qu’ils stagnent. Pognés dans laslush.
 
Maintenant que je t’ai tout dit ça, j’aimerais te dire qu’on peut maintenant tourner la page et que l’an prochain, mes amis et moi soulignerons ton anniversaire, mais je te mentirais. Je pense plutôt que le temps est venu pour toi de laisser ta place. 35 ans de règne, c’est pas si mal.
 
Le temps est venu d’ouvrir la voie à une loi qui sera réellement souhaitée par les personnes handicapées. Une loi qui fera en sorte qu’on aura envie de célébrer une fois par année nos combats passés et ceux à venir. Et si t’as envie, tu viendras aux partys. Tu nous raconteras plein d’histoires d’un passé qu’on aura du mal à imaginer. C’t’une fois une fille qui ne pouvait pas prendre le métro….

L’importance d’avoir un titre valide à bord du transport adapté

Le 16 avril 2013, le Regroupement des usagers du transport adapté et accessible de l’île de Montréal (RUTA de Montréal) a publié un communiqué pour inciter les personnes handicapées à avoir un titre de transport valide à bord du transport adapté. Marie-Eve Veilleux et moi, toutes deux utilisatrices du transport adapté et du transport régulier de la STM, avons réagi à ce communiqué puisque nous croyons que celui-ci infantilise les personnes handicapées. Nous estimons aussi que le RUTA de Montréal omet de faire une analyse importante par rapport à la discrimination relative aux méthodes de paiement des titres et aux services offerts aux clients du transport adapté.

Inspecteurs de la STM

Aider les gens ça va toujours mieux avec une vaste anti-balles et une matraque! :)

Information importante: Les véhicules du transport adapté ne sont pas munis de lecteurs de cartes OPUS rendant ainsi impossible l’utilisation des billets achetés sur cette carte. De plus, des points de vente de titres de la STM sont inaccessibles aux personnes handicapées.

Vous pouvez lire le communiqué du RUTA de Montréal en cliquant ici.

Notre lettre envoyée par courriel au RUTA de Montréal le 16 avril 2013:

Bonjour,

Nous vous écrivons en réaction à votre communiqué publié aujourd’hui au sujet des titres de transport valides. Nous sommes deux personnes handicapées utilisant le transport adapté, ainsi que le transport régulier de la STM.

Nous nous désolons de constater que le RUTA ne reconnaît pas le fait que les usagers du transport adapté ne peuvent pas payer leur titre de transport, au même titre que les usagers du réseau de bus et métro de la STM, et que cela est un obstacle.

Vous affirmez qu’une personne sur quatre n’a pas de titre valide au moment de la vérification faite par les inspecteurs. Ne pensez-vous pas qu’il y a ici matière à se questionner sur le pourquoi de la chose? Sommes-nous ici bêtement en présence d’une clientèle plus délinquante que celle utilisant le transport régulier? Se pourrait-il que ce soit parce que les usagers n’ont pas accès aux mêmes points de vente de titres et aux mêmes méthodes de paiement?  Se pourrait-il aussi que ce soit car les usagers ne comprennent pas les méthodes de paiement qui sont différentes de celles utilisées dans le transport régulier? Se pourrait-il aussi que des usagers choisissent délibérément de ne pas payer leur titre puisqu’ils considèrent qu’ils n’ont pas accès à des moyens de transports similaires à ceux des usagers du réseau de bus et métro de la STM?

Votre communiqué se termine par une phrase qui selon nous se veut infantilisante. « Il vaut mieux payer son transport à 2,45 $ que de risquer d’avoir une amende de 150 $ à 500 $ parce que vous n’avez pas payé! »

Voiture des inspecteurs de la STM

Marie-Eve attend d’être contrôlée par des inspecteurs de la STM

Avant l’introduction de la carte OPUS, les usagers du transport adapté avaient accès aux mêmes méthodes de paiement que les usagers du réseau de bus et métro de la STM. L’introduction de la carte OPUS a contribué à créer un obstacle qui n’existait pas auparavant et a ainsi creusé davantage le fossé entre les personnes handicapées et celles non handicapées utilisant le transport en commun à Montréal. Plus de quatre années se sont écoulées. Nous croyons qu’un organisme de défense des droits des personnes handicapées devrait plutôt se concentrer sur cette réalité qui porte atteinte aux droits de ses membres plutôt que d’agir en tant que porte-parole de la STM.

Merci d’avoir porté attention à notre courriel.

Laurence Parent
Marie-Eve Veilleux

Chantal Jolis et la différence

En mars 2011, Chantal Jolis avait accordé une entrevue à l’émission Tout le monde en parle. L’entrevue portait essentiellement sur sa vie après le diagnostic de Parkinson qu’elle a reçu en 2007. Je l’ai écoutée pour la première fois quelques heures après l’annonce de sa mort. Cette entrevue m’a bouleversée. Ce n’est pas le courage et la force de Mme Jolis qui m’ont bouleversée, mais plutôt la grande injustice qu’elle a vécue. Celle de la vie que la société lui a arrachée. Celle dont on ne parle toujours pas aujourd’hui.

Les différents articles écrits à propos du décès de Mme Jolis racontent qu’elle a dû quitter la radio de Radio-Canada en 2009 en raison de la maladie. Son départ de la radio est décrit comme une fatalité dont la maladie est l’unique responsable. « La maladie l’a forcée à se retirer » [Le Devoir]. Elle s’est retirée de la vie professionnelle « en raison de symptômes de plus en plus marqués de la maladie de Parkinson » [André Duchesne, la Presse]. Radio-Canada abonde dans le même sens en affirmant que Chantal Jolis a « dû renoncer à son émission sur les ondes d’Espace musique en raison de sa maladie ».

Ce n’est pourtant pas la version de Mme Jolis a confié à plus d’un million de Québécois lors de son passage à Tout le monde en parle en mars 2011. À propos de son départ de la radio, elle a affirmé: « La direction m’a demandé de ne plus parler. Moi, je serais restée. J’aurais mis les gens dans la confidence. Je leur aurais dit "Vive la différence!" Vous allez voir la différence. »

Dans un article de Nathalie Petrowski écrit dans les jours ayant suivi sa dernière émission, Mme Jolis a expliqué : « J’aurais aimé pouvoir en faire autant à Espace Musique. C’est-à-dire prévenir mes auditeurs que, par moments, les mots allaient glisser et ma voix faiblir, mais que ce n’était pas plus grave que cela. » Toutefois, « son désir de rester en ondes, même malade, n’a pas trouvé preneur auprès de la direction d’Espace Musique, qui a estimé qu’il valait mieux la retirer des ondes et lui confier un autre mandat » [Petrowski].

Alors que Mme Jolis commençait à avoir certaines incapacités liées à la parole, plusieurs personnes croyaient qu’elle était droguée ou saoule. Mme Jolis a dit qu’elle aurait trouvé les mots pour expliquer sa nouvelle situation à ses auditeurs et les inviter à la célébrer. Radio-Canada, de son côté, a choisi de ne pas exposer la différence et ainsi briser des stéréotypes et des préjugés fondés sur le handicap. Aucun accommodement raisonnable possible. Aucune variation possible sur le rythme et ton de voix radio-canadien. Le futur radiophonique de Mme Jolis était scellé parce qu’elle était sortie du moule de ce qui est considéré comme acceptable. Elle n’a pas répliqué.

À Tout le monde en parle, Mme Jolis a partagé, sans gêne mais non sans émotion, que le jour où elle a cessé de faire de la radio, elle a commencé à moins bien se porter. Elle a également admis avoir pensé au suicide. On venait de lui arracher sa passion, une grande partie de sa vie. Mme Jolis serait-elle restée plus longtemps parmi nous si Radio-Canada l’avait accepté avec son élocution différente de la norme? Nous ne pouvons répondre à cette question bien que nous sachions que le bonheur ne peut pas faire de tort à la santé physique.

En fin d’entrevue, Guy A. Lepage lui a demandé ce qu’il pouvait lui souhaiter. Elle a répondu : « De trouver ma place, en tant que personne différente. De trouver ma place. Et de la garder. Et d’être utile. » Sa place, elle l’avait perdue. Et en quelque sorte, elle l’acceptait avec une sérénité déconcertante. Une sérénité inquiétante pour les personnes handicapées, comme moi, qui se battent pour le respect de leurs droits, tels que la non-discrimination au travail.

L’injustice vécue par Mme Jolis est socialement acceptée. Il s’agit en fait de la discrimination fondée sur le handicap. En anglais, des mots comme ableism et disableism ont été inventé pour en parler. En français, on n’ose pas trouver le bon mot. Si on arriverait par en trouver un, ça voudrait dire, à quelque part, que l’on reconnaîtrait l’existence d’une telle forme de discrimination. Comme l’on reconnaît l’existence du racisme. Comme l’on reconnaît l’existence du sexisme. Si Mme Jolis avait perdu son emploi suite à sa conversion à l’islam, tout le Québec aurait vertement critiquer Radio-Canada. Toutefois, dans ce cas, elle a perdu son emploi car elle avait un handicap.  Aucune voix ne s’est élevée.

Mme Jolis souhaitait continuer sa carrière en tant que personne différente. Cette passionnée des mots n’a pas eu le temps de s’identifier comme une personne handicapée. C’est pourtant ce qui se cache sous le terme de «personne différente » . Encore en 2011, faire son coming-out au sujet d’un handicap, et ce, même si celui-ci est bien visible, demeure tabou au Québec. Les personnes handicapées attirent encore les regards de compassion, de pitié et d’admiration – ces regards débordaient du plateau de Tout le monde en parle le 27 mars 2011.

En fermant le micro de Mme Jolis, Radio-Canada a perdu une occasion en or de faire tomber plusieurs stéréotypes et préjugés fondés sur le handicap. Quel message cette décision envoie-t-il aux personnes handicapées?

Si Radio-Canada a choisi de se priver des talents d’une grande communicatrice ayant une brillante carrière de trente ans d’expérience, imaginez comment les personnes handicapées qui n’ont jamais eu la tribune de Mme Jolis, sont traitées sur le marché du travail en général. La réalité, c’est qu’elles sont les moins bien représentées dans le monde du travail lorsqu’on les compare avec d’autres groupes marginalisés.

À 17 ans, lorsque je suis allée passer une entrevue pour un emploi de bureau d’été pour étudiants à la ville de Montréal, la première chose que l’on m’a dite en voyant mon fauteuil roulant est : « Oh, avoir su je ne t’aurais pas fait venir en entrevue. » Pourtant, en plus d’être une étudiante modèle, j’étais plutôt callée en travail de bureau, utilisant un ordinateur depuis l’âge de … 4 ans.

À chaque année, des millions de dollars sont investis dans la recherche pour trouver des remèdes contre toutes sortes de maladies dont le Parkinson. Ne serait-il pas temps d’investir des sommes d’argent comparables pour trouver des remèdes à l’exclusion sociale vécue par les personnes handicapées? La bonne nouvelle, c’est qu’une panoplie de remèdes sociaux ont passé les tests cliniques et sont prêts à être implantés sans risque d’effets secondaires néfastes aux quatre coins du Québec. Les personnes handicapées connaissent la plupart de ceux-ci. Un d’entre eux est d’arrêter d’accepter de les exclure en les noyant dans des regards de compassion.

Mme Jolis a dit à un million de Québécois qu’elle aurait voulu continuer à faire de la radio et, par le fait même, inviter ses auditeurs à célébrer la différence. Ce n’est pas le Parkinson qui l’a forcée à se retirer des ondes. Ce sont tous ceux qui lui ont lancé des fleurs avec un air d’admiration et de désolation. Pourquoi ont-ils choisi de ne plus l’écouter alors qu’ils prétendent l’avoir tant aimée?

*Une version abrégée se retrouve dans l’édition du 1er mars 2012 du Devoir

Assignés à résidence

On se demandait bien où l’hiver était passé jusqu’à ce qu’il décide de s’installer pour vrai jeudi dernier. Le retour à la normale s’est manifesté par la vingtaine de centimètres de neige qui est tombé sur Montréal. Puis, il en est tombé entre cinq et dix centimètres quatre jours plus tard. Rien d’exceptionnel. Juste le retour à la normale.Traces de roues de mon fauteuil roulant sur mon balcon

J’habite dans la métropole depuis près de dix ans et je n’y ai pratiquement jamais posé mes bottes. La raison est simple : je me déplace en fauteuil roulant motorisé. La plupart des gens pensent que l’hiver c’est l’enfer pour les personnes handicapées. C’est vrai que nous rencontrons des obstacles additionnels causés par la nature. Mais ces obstacles, ils sont bien superficiels lorsqu’on les compare aux obstacles causés par l’humain, obstacles que nous rencontrons 365 jours par année.

Nous habitons une ville qui connaît cinq mois d’hiver par année et qui n’a toujours pas trouvé le moyen de s’assurer que les personnes handicapées ne soient pas injustement pénalisées. Nous habitons une ville où des gens qui ont choisi de jouer à l’autruche et de s’enfoncer la tête dans neige pendant que des milliers de personnes handicapées ne peuvent participer à la société dans laquelle elles habitent, ne peuvent vivre leur hiver.
Le début de l’hiver est venu chambouler la vie de milliers de personnes handicapées qui dépendent du transport adapté pour se déplacer. La semaine dernière, la STM a annulé massivement des déplacements, et ce, pendant plus de trois jours.  Si le transport adapté a autant de mal à survivre à une bordée de neige, c’est parce qu’il lui en faut peu pour glisser et se retrouver sur le derrière. Il n’est pas rare qu’un usager attende plus de trente minutes pour son transport, et ce, même par une belle journée de juillet. Une personne qui utilise fréquemment le transport adapté peut facilement passer plusieurs heures par semaine à attendre dans son cadre de porte. De plus, elle ne peut sortir de chez elle quand bon lui semble. Tous ses déplacements doivent être planifiés au quart de tour la veille.

Une histoire qui se répète

L’hiver dernier, j’ai écrit une lettre au sujet des difficultés vécues par les personnes handicapées lors de l’utilisation du transport en commun à Montréal suite à des accumulations de neige. Ma lettre avait été publiée dans La Presse quelques jours après la première bordée de la saison.

Je pourrais écrire exactement la même lettre aujourd’hui. Au lieu de vous parler d’une jeune femme travaillant à McGill qui a vu son transport annulé car il était considéré comme un loisir, je vous parlerais d’une autre femme qui, pour la même raison, n’a pas pu aller enregistrer l’émission de radio dont elle est l’animatrice.

Je pourrais aussi vous raconter que la STM a cru bon d’annuler tous les déplacements « loisirs » à 13h la veille d’une tempête de neige annoncée par Environnement Canada. Quelques heures plus tard, les prévisions ont changé (surprise?). La tempête s’est transformée en accumulation de neige et de verglas. Alors que les commissions scolaires attendent le petit matin avant de décider si les écoles seront fermées, la STM se permet d’annuler massivement des déplacements à 13h la veille. Cette façon de faire donne place à des ratés comme nous avons connu le 16 janvier dernier. Cette fois-ci la STM ne s’est pas arrêtée là. Les déplacements pour les « loisirs » ont également été suspendus pour le lendemain. Que s’est-il passé le 17 janvier 2012? Pas grand chose.

J’aimerais vous dire que ces annulations massives sont très rares, mais je vous mentirais. L’hiver dernier, la STM a même procédé à une annulation massive pour une tempête de quatre centimètres de neige. Lire la suite

Val

On January 13, 2010, one of my best friends died suddenly in a crappy Toronto hospital. This is the text I wrote for her memorial at York University on April 24 of the same year.

Val arrived at the York University campus on August 30 2008. I saw her in front of Vari Hall On peut y voir Val de dos roulant sur un sentier asphalté dans un boisé en été. Il y a un drapeau de la fierté LGBT sur son fauteuil roulant.while I was exploring the campus with my mother. She was wearing a psychedelic t-shirt, and she was going REALLY fast. Although we were at a far distance from one another, we took notice of each other right away since we were both wheelchair users.
A few days later, she sat beside me at the Critical Disability Studies orientation day. I remember being immediately impressed by her attitude and outgoing personality. She looked like a strong intelligent woman who had a flare for speaking her mind. I felt like a little kid beside her. We immediately exchanged phone numbers. A few minutes later, I was at her place trying to connect her computer to Internet. Val invited my mom and I to have dinner. I remember being shocked by her generosity in giving others everything she could. Quickly, Val started to call me everyday… many times a day in fact! I never felt alone at York.
Val moved away from Windsor with the clear intention of building her "new" life in Toronto. She instantly loved both York and Toronto. She was excited by the relative accessibility of the public transit which offered her the freedom to move around independently. She also loved to study. She was very excited by CDS and had a great respect for her new academic field. Probably because she was a fighter. During the first months of school, Val was spending hours and hours in the library even if sitting in her wheelchair for long periods of time was extremely painful for her back. ‘J’ai fucking mal au dos’ is one of the few things she was able to say in French.
Val loved to go to Toronto to see movies, museum exhibits, and eat ice cream on Church Street. She was very curious and loved to meet new people. It was a rare occasion that we took the subway without having her start a conversation with a total stranger. I was always fascinated by her capacity to talk to anybody. Val was also a dreamer. She was audacious. She loved to teach and she had a lot of fun with me because I had a lot of learning to do…
When the three-months long strike transformed York campus into a ghost town during winter 2009, Val was there to hold me up. When I was too lazy to go out and get milk, Val was there to go out for me. She was always there for me.
In May 2009, during the last methodology class Val unexpectedly left in an ambulance for the first time since I had known her. She had had another stroke. She went to the hospital but she returned home a few days later, despite having not received appropriate care. One morning, I received a call from the hospital. Val had had another stroke. Again. She was in the same crappy hospital. Again. But that time, her health state was more critical. She could not speak. I ran to the hospital to see her. I will never forget that moment. I will never forget how I felt when I realized that I was her respondent contact. Our friendship was incredibly strong.
I visited Val at the hospital almost everyday. During those visits, I discovered the dark side of our Canadian health care system. Four days after having being admitted, Val still had not seen a doctor. I felt powerless. I felt like the only thing I could do was to buy Val what she wanted from the Tim Hortons located on the ground floor of the hospital: a honey dip and a chocolate milk. She was eating her Tim Hortons snack, while I was eating her hospital food. Despite the horrible situation, we had fun.
One day, Val decided that she could not handle the way the hospital staff was treating her (like shit) and she escaped! I’ve never had such a stressful and surreal day. She escaped from the hospital without her wheelchair and without her walker! She still had speech difficulties and she was extremely weak. But she was still strong enough to understand that she didn’t deserve to be treated like shit. Panicked, I contacted some friends in Toronto to help us. Kim and Nancy arrived quickly on campus. They brought Val to Sunnybrook Hospital in downtown Toronto where she finally received appropriate care. A few days later, she was transferred to a rehab hospital where she stayed for a few weeks. Val was devastated by the fact that she was missing the final classes in her program. She wanted to be with us. Despite this difficult reality, she continued to be positive and believe that she would manage to come back and finish her MA. During the first week of January 2010, she submitted her law paper which caused her several headaches. She felt relieved and was looking forward to finishing her other papers. The day she left for hospital, she was working on her Mad People History paper on women and madness. The last call I received from her was on Monday January 11th at 11:15am.  But I missed her call.
Since that time, my phone is more silent than it has ever been. Three months after her death, my ringtone still sounds like her.
Val passed away while I was writing the second page of my MRP. I have lost count of the numerous times Val called me to motivate me through my graduate studies. Val never really stopped encouraging me. I heard her encouraging words all winter: “Go! Go! Go! You can do it my friend!”.  She was the best motivator.
I will never forget that Val always believed in her right to be treated with respect despite all the oppressive conditions she was confronted to. Val embraced and was proud of all her identities; as queer, as woman, as feminist, as disabled, ….
Val was herself. She was not interested in fitting into the normal. This is probably the greatest thing she taught me. I will never forget her.

Ça s’est passé le 26 août 2009

En fouillant dans mon ordinateur, je suis tombée sur une plainte que j’avais fait parvenir au président de la STM le 26 août 2009. J’avais également envoyé ma lettre en copie conforme au Ministre des Transports du Québec, au maire, au premier ministre (!!!) et tout le tralala. Je n’ai jamais eu de réponse.

Je vous invite à lire mon récit. Une telle histoire pourrait se répétée aujourd’hui. Selon une récente étude du RAPLIQ, le tiers des autobus accessibles ne sont pas accessibles à cause de la négligence de la STM au niveau de l’entretien des rampes et de l’absence de moyens alternatifs pour pallier aux défectuosités mécaniques (tsé une simple petite rampe portative…).  Si une telle histoire se produirait aujourd’hui, je cois que je la raconterais presque de la même façon. La seule chose qui a changée depuis le 26 août 2009 est que j’ai rencontré des personnes extraordinaires avec qui j’ai co-fondé le RAPLIQ. Maintenant le RAPLIQ vit grâce à l’implication de nombreuses personnes. J’ai maintenant un sentiment d’appartenance à une communauté dynamique qui croit vraiment que la discrimination fondée sur le handicap dans les transports en commun doit cesser et doit être dénoncée. À toutes ces personnes : merci de me redonner le goût de vivre à Montréal.

Montréal, le 26 août 2009

Monsieur Labrecque,

Le 22 août dernier, j’ai tenté de retourner chez moi à bord de l’un de vos autobus. À 3 :20 am j’attendais l’autobus de nuit 359 (Papineau) au premier arrêt direction nord situé à la station de métro Papineau à l’intersection des rues Sainte-Catherine et Cartier. L’autobus est arrivé à l’heure comme prévu. Il n’y avait pas foule à cette heure tardive. Le temps était magnifique. J’avais mon billet en main et mes amis aussi. Je m’apprêtais à rentrer chez moi après une soirée très agréable dans ma ville. Une situation bien normale vous en conviendrez! Cependant, un peu moins de dix minutes plus tard, l’autobus démarrait avec une quinzaine de personnes à son bord laissant mes amis et moi sur le trottoir. Que s’est-il passé? Ah, j’ai oublié de vous dire. Je me déplace en fauteuil roulant. Oups.

Vous le savez. Je le sais. Et je crois que vous savez que je le sais. Les rampes d’accès permettant aux personnes se déplaçant en fauteuil roulant d’utiliser les autobus à plancher surbaissé depuis le début des années 2000 ne fonctionnent pas très bien. J’ai une très longue histoire d’amour/haine avec ces autobus. Lorsqu’ils fonctionnent, ils me donnent une certaine liberté de mouvement dans ma ville. Comme le métro de Montréal demeure totalement inaccessible pour les personnes se déplaçant en fauteuil roulant, l’accès au réseau d’autobus est tout particulièrement crucial pour celles-ci. Toutefois, plus souvent qu’autrement, ces autobus me rappellent tout simplement que ma présence dans le réseau régulier de la STM est loin d’être gagnée. Ma présence dans les autobus à plancher bas n’est pas la bienvenue. Pourtant, sur votre site Internet, vous mentionnez que vous avez une politique d’accessibilité. «La STM s’est dotée il y a plusieurs années d’une politique d’accessibilité afin de permettre un accès de son réseau régulier aux personnes à mobilité réduite. » Vous me considérez comme une personne à mobilité réduite. J’apprécie la façon dont vous me décrivez. Je suis une personne à mobilité réduite. Effectivement, ma mobilité est grandement réduite de par l’inaccessibilité de votre réseau régulier. Lire la suite